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La voix royale du Mont-Joux, il la connaissait, l'ayant parcourue à maintes reprises pour se rendre en Italie. Il avait connaissance aussi que sur son chemin se trouvait une source d'eau chaude qui jaillissait de la montagne.
Au pied de celle-ci, un petit étang lui permettrait de tremper ses pieds et de faire une ablution bienvenue pour revigorer ses forces.
Satan, l'éternel ennemi du saint, s'était déguisé en marchand italien et, depuis
Sembrancher, faisant route commune avec lui. Satan se montrait aimable et bavardait avec aisance ; mais au fond de lui, il guettait le moment où le vieillard épuisé prendrait quelque repos et, peut-être, s'endormirait au bord du chemin. Saint-Théodule marchait et priait. La fatigue alourdissait ses jambes. Arrivé près de l'étang, le pèlerin déposa sa crosse et retira ses sandales. Satan profita de cet instant pour se saisir de la crosse et s'enfuir en direction de la vallée. Quelque cent mètres encore et Saint-Théodule ne verrait plus sont précieux bâton, attribut de sa fonction.
De son champ, un brave paysan vit passer un homme comme il en voyait souvent sur les champs de foire. Il lui parut
bizarre que cet individu courut avec une crosse d'évêque. Aussi se mit-il à poursuivre à toutes jambes un aussi singulier marchand.
Que se passe-t-il ?
Il avait l'impression de piétiner sur place. Jamais il ne pourrait rattraper celui qu'il prenait pour un voleur. Un voleur, un sorcier peut-être, puisqu'un esprit malin l'empêchait de courir comme
à l'accoutumée.
Mais voilà qu'à ce moment-là, la femme du Bovernion se trouvait au sommet de la première ruelle du village. Elle lavait cuves et tonneaux que son mari bientôt emporterait à Fully pour la prochaine vendange. Un bruit de pas dans la ruelle ; elle était apeurée, un homme arriva à sa hauteur. Du pied, elle poussa le cuvier sur le chemin. Satan s'y écrasa, perdit son équilibre, roula dans le chemin et lâcha la crosse de l'évêque.
Le mari arriva, s'en saisit, tandis que Satan poussa un hurlement de rage et disparut en une grande fumée noire.
Saint-Théodule, péniblement, accourut et trouva avec quelle joie la crosse que lui tendait le paysan en se prosternant. Le saint le releva et lui dit :
"Mon fils, je te bénis et je vais te récompenser. Désormais la vigne poussera ici et les tonneaux seront pleins de bon vin de chez
toi."
Une voix se fit entendre au sommet de la ravine de Blanchard, la voix criait :
"Et moi je t'enverrai les guêpes pour manger ton raisin."
C'est ainsi qu'en même temps, le même jour, Bovernier eut le goron et les guêpes. De son côté, Saint-Théodule veilla à ce que le raisin ne mûrisse pas trop, afin que les guêpes s'y acharnent moins.
Cette légende contient une part de choses vécues. En effet, nous savons que Saint-Théodule se rendait en Italie. Ses accompagnons ont certainement rapporté, lors de ces déplacements, des plants de vigne. Au passage, les habitants de Bovernier n'auraient-ils pas reçu quelques sarments qu'ils auraient certainement, au cours des ans, multipliés, créant ainsi ce petit vignoble.
En ce temps-là, le Catogne était un volcan en activité. Satan, furieux d'avoir perdu sa bataille contre le saint évêque, gravit les pentes de la montagne, se précipita dans le cratère du volcan et disparut dans la lave incandescente. Sur le chemin de la
Chenalette, il a laissé l'empreinte de son pied, de sa main et de son bâton.
Le cratère du volcan étant colmaté, Satan est maintenant prisonnier dans les entrailles de la montagne. En punition à sa vanité, et cela jusqu'à la fin des temps, il est condamné à attiser le feu qui chauffe l'eau de la source du
Raffort.
Cette source d'eau chaude était vraiment appréciée des habitants de la commune. On y venait aux journées froides de l'hiver pour y laver le linge. Au temps des boucheries, cette eau tempérée permettait de laver tripes et boyaux, alors qu'à la fontaine du village, l'eau glacée rendait les mains et les doigts gourds.
Les grands-mères, lors des veillées, racontaient que, quelquefois, l'eau semblait se refroidir ; elles se disaient entre elles :
"Lucifer est certainement resté endormi, nous devons implorer Saint Michel, qu'il n'oublie pas de mettre du charbon sous la grande chaudière
!"
Le goron qui mûrit sur les coteaux du Mont-Chemin, les guêpes qui habitent le creux de la vallée, les empreintes du diable sur le chemin du
Catogne, la source d'eau chaude du Raffort, autant de preuves qui peuvent transformer cette légende en un récit véridique !!!
Roger
Michaud Bovernier (Au pays de Bovernier)
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